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"J’ai porté l’étoile jaune à Bressuire"

Alors que la France effectue un difficile travail de mémoire sur la période de l’occupation nazie et la déportation des juifs, ces quelques lignes ont pour but de conserver le souvenir de ces heures tragiques. Elles ne sont pas issues de recherches personnelles mais s’appuient sur les ouvrages de Jean Marie POUPLAIN , correspondant de l’Institut d’Histoire du Temps Présent (CNRS) ainsi que sur les témoignages parus dans les articles de la presse locale.

Cette synthèse doit maintenir le souvenir de ces heures tragiques. Il s’agit donc de témoigner du sort qu’ont eu à subir les habitants de Bressuire de confession juive ou ceux qui ont été amenés à séjourner dans notre commune pendant la Seconde Guerre mondiale. Quels qu’ils soient, ils allaient tous être soumis sans distinction d’origine à la même surveillance implacable, faire l’objet d’un recensement qui allait servir de base aux arrestations et déportations.

Un recensement méthodique

Le statut des juifs adopté le 3 octobre 1940 par l’Etat français prévoyait un recensement des juifs. Relayée par l’administration préfectorale, la législation obligeait les personnes concernées à s’inscrire sur des registres spécialement prévus à cet effet. Les noms des personnes juives de Bressuire et sa région devaient être consignés à la sous-préfecture de Parthenay. Ainsi commençaient les mesures discriminatoires et l’exclusion des juifs… qui allaient les mener vers la mort.

À Bressuire, sept familles, soit 24 personnes étaient concernées, auxquelles il faut joindre 5 autres personnes isolées. Parmi elles, deux familles seulement et un autre individu sont déclarées résidentes à Bressuire.

Les ROTSZTEJN, d’origine polonaise et domiciliés à Paris, semblent être arrivés à Bressuire avant guerre, entre 1933 et 1935. Avec son épouse Minka, Icchock et ses deux fils, Léon et Félix, habitaient au 69, boulevard Joffre et exerçait la profession de « forain » c’est-à-dire de marchand ambulant. Leur dernier fils Sami était né à Bressuire le 22 janvier 1935. Les NARCYZ avaient la même nationalité polonaise et la même activité. Lorska et Dwora avaient un enfant. Rosia GRUNSZLAG réside avec eux, au 19, rue de la cave. Etait-ce leur fille ? Quant à Léon AMARAGLIO originaire de Salonique en Grèce, il exerçait également la même profession. Bien que déclaré marié en 1940, il semble vivre seul au 15, rue Pasteur.

Aucun renseignement ne permet de situer avec précision leur arrivée sur Bressuire ; par contre pour les autres personnes recensées, ce sont les circonstances liées à la guerre qui les ont conduites jusque dans le bocage. Le département des Deux-Sèvres devient comme d’autres départements une terre d’asile pour les populations du nord qui fuient l’invasion allemande. Parmi tous ces réfugiés des Ardennes qui devaient se replier sur les Deux-Sèvres, se trouvaient des populations françaises et étrangères juives.

L’exode conduit ainsi un groupe originaire de Nancy : Georges SPIRA, représentant de commerce, s’installe rue Salengro avec deux de ses quatre enfants, Jacqueline et Nelly. La famille CERF, également nancéienne, aménage au 2, rue de la Taconnière : Raymond est accompagné de Mathilde son épouse et de leur jeune fils ainsi que de Gustave son père âgé de 74 ans et Sarah âgée de 84 ans, sa belle mère. Maurice GUERCHOVITCH, bandagiste, a quant à lui quitté Charleville. Il a voyagé seul et trouve refuge au 2, rue Waldeck Rousseau.

Les autres personnes juives qui vont venir se réfugier dans le bocage sont originaires de Paris. Les premières arrestations dans la capitale en 1941 ont certainement déclenché un réflexe de survie et certaines familles vont chercher à se soustraire aux rafles, d’autant plus que les enfants eux-mêmes n’étaient pas épargnés. Jacques AMARAGLIO vient rejoindre son parent, son frère ? à Bressuire. Herman GOLSTEIM s’installe 20, rue des campes, et Adélaïde WISNER au 24, rue Anatole France. Quant aux GOLDBLAT, Binem et Liba, avec leur fille Régine, ils sont venus rejoindre les ROTSZTEJN, Liba étant la sœur d’Icchok ROTSZTEJN. Les ZANGIER (JEROZOLIMSKI, de leur nom polonais), Jacob, Esther et leur petite fille, Jeannine, s’installèrent à la Léonière de Terves chez Maria Bisleau dont le mari est prisonnier en Allemagne. D’origine polonaise, ces marchands de tissu s’étaient installés à Paris.

À Chiché, quatre autres personnes vont trouver refuge mais ce ne sera qu’une étape. Rose WEILL repart en 1941 en Suisse et la famille de Selman FREIMAN, sa femme et sa fille, déclarent à la même date vouloir repartir sur Caen.

Cependant au delà de ceux qui avaient été recensés et fichés, il y a ceux qui ont trouvé asile dans le bocage comme « clandestins ». En 1988, Christian DESBOIS, journaliste local, recevait le témoignage de plusieurs familles bressuiraises lui confiant qu’au collège Notre-Dame, la sœur supérieure avait camouflé certains jeunes israélites parmi ses élèves : « On se doutait bien de quelque chose, car ces élèves avec qui nous nous entendions bien, étaient dispensés de la messe et de l’éducation religieuse ». De la même façon à Chiché, deux petites filles, Renée GRIMBERG, âgée de 5 ou 6 ans et sa cousine ont été cachées par les sœurs de l’école Notre-Dame pendant une partie de la guerre. Ces personnes n’existaient pas pour l’administration, leur état de « juif » n’était connu que de leurs proches et nous n’avons aucun renseignement sur elles.

Une vie en sursis

La France souffre, la France a faim, a froid pendant la guerre mais pour les juifs, aux souffrances quotidiennes, il faut ajouter la peur, l’angoisse, le désarroi. La surveillance est très étroite, ils doivent être prudents, ils n’ont plus le droit de circuler librement. Des visites régulières devaient s’assurer de leur présence et des rapports de la préfecture signalent au chef du service de sécurité des SS à Niort, les différents mouvements de population. Ainsi le départ de Jacques AMARAGLIO pour Paris, du 8 avril au mois d’août 1941, n’échappera pas à l’administration. Pas plus que « la fugue » en janvier 1943 de Léon ROTSZTEJN qui, à 16 ans, n’en pouvant plus du cantonnement dans lequel l’administration le tenait, quitte le domicile de ses parents pour aller se promener au Sables-d’ Olonne. Un avis de recherche avait été lancé sur l’initiative du Préfet et on imagine facilement l’angoisse des parents. Son père quelques mois plus tard, en mai, est autorisé à se rendre à Niort mais à condition de se présenter dès son arrivée, à la police, rue Alsace lorraine de Niort.

Le 2 juin 1941, une loi signée à Vichy ordonnait à toutes les personnes juives de déclarer l’état de leurs biens. À Bressuire, seuls les CERF, Maurice GUERGOVITCH et Adélaïde WISNER reconnaissent posséder chacun des meubles et immeubles. Mais s’agit-il du patrimoine possédé dans leur ville d’origine ou possédé à Bressuire ? Cette loi avait pour but de préparer les opérations de spoliation des juifs et le 26 mars 1943 un policier et un officier allemand accompagnés d’un interprète perquisitionnent au 25, rue Georges Clemenceau, chez Gustave CERF. Ils emportent une valise, un drap brodé et de l’argenterie. Est-ce son aveuglement ou son entêtement qui pousse Gustave CERF à se plaindre par courrier au Maire de Bressuire ? À 76 ans, a-t-il pris conscience de la situation ? Joseph LAVEIX confie au journal local en 2005, « J’en connaissais un (juif)… Je lui disais souvent : vous avez bien vu ce qu’ils vous on fait en Pologne. Vous devriez vous planquer. Ne restez pas là. Mais il ne semblait pas vouloir m’écouter. Il était fier… ».

Parmi les familles juives bressuiraises présentes en 1943 , Jacqueline (18 ans) et Nelly (11 ans) SPIRA, Raymond (19 ans) CERF, Félix (10 ans), Sami (8 ans) ROTSZTEJN, Régine (17 ans) GOLBLAT sont déclarés scolarisés à Bressuire, Jeannine ZANGIER (9 ans) à Terves. Ayant tous plus de 6 ans, il devaient porter comme leurs parents, l’étoile jaune bien visible sur le coté gauche de la poitrine . En échange d’un point de la carte de rationnement de textile, la mairie leur avait remis trois étoiles. Signe d’humiliation et d’asservissement, elles étaient le signe annonciateur, à l’instar de la confiscation des biens des juifs, de leur arrestation puis de leur déportation.

Malheurs et souffrances : un voyage sans retour

La première rafle se déroule en octobre 1942 selon un plan précis, bien préparé. Elle concernait les juifs étrangers qui devaient être transférés à Drancy. Une note précisait que les enfants nés de parents étrangers mais de nationalité française ne devaient pas être arrêtés. Dans le bocage, à part les SPIRA et les CERF, la majorité des adultes étaient d’origine polonaise, sauf les AMARIGLIO qui étaient grecs et Herman GOLDSTEIN, roumain. Les enfants sont tous français et Sami ROTSZTEJN est même né à Bressuire.

Comme prévu, dans la nuit du 8 au 9 octobre 1942, 8 juifs sont arrêtés :
- Binem GOLBLAT (48 ans) et son épouse, Liba ROTSZTEIN (47 ans)
- Hermann GOLDSTEIN (40 ans)
- Rosia GRUNSZLAG (22ans)
- Morrka MARCYZ (41 ans) et son épouse Nova (Dwora) GRUNSZLAG (40 ans)
- Icchok ROTSZTEJN(43 ans) et son épouse Minka LEVY (41 ans).

Tous sont déportés en Allemagne par le convoi 42, du 6 novembre 1942.

Comme l’indiquait la loi, les scellés sont posés et les clés de leur logement remises à la Mairie. Que sont devenus leurs biens ?

Emmenée dans un premier temps avec ses parents malgré leurs protestations, Régine GOLBLAT a été relâchée car elle est née en France et naturalisée depuis 1927. Elle ira se réfugier chez Aimé Sochard, une voisine qui lui enseignait la couture et ne reverra plus jamais ses parents comme les jeunes ROTSZTEJN qui ont été laissés à la garde de la veuve Noirault.

Par contre, la même nuit à Chiché, les gendarmes n’ont pu appréhender les ZANGIER qui ont disparu laissant sur la porte de leur logement un mot, s’excusant « de ne pas avoir prévenu de leur départ ». Ils ont laissé leur fille Jeannine à Mme GOUACHAUD de Bressuire. De nationalité française, ils ont pensé qu’elle ne courrait pas les mêmes risques. En fait, ils n’avaient pratiquement pas bougé et se terraient dans le grenier chez les Bisleau de la Léonière qui les avaient accueillis à leur arrivée dans le bocage. Ils vont rester ainsi cachés, presque une année, du 8 octobre 1942 à la fin de l’été ou au début de l’automne 1943. Madame Gouachaud venait se promener dans le jardin de la propriété avec Jeannine. De cette manière ses parents pouvaient l’apercevoir sans se montrer et sans pouvoir la serrer dans leurs bras. Jeannine ne saura que beaucoup plus tard que son père en 1943 a été arrêté à Bagnères-de-Bigorre en tentant le passage en Espagne puis déporté par le convoi 76, du 30 juin 1944. Son épouse Esther, partie pour avoir des nouvelles, échappera aux rafles et lui survivra.

Les 8 et 9 novembre 1942 c’est au tour de Léon AMARAGLIO (53 ans) et de Jacques (40 ans ) d’origine grecque d’être arrêtés et transférés au camp juif de Poitiers. Jacques partira avec le convoi 46, du 9 février 1943, le nom de Léon n’apparaît pas sur la liste des déportés.

Il ne restait donc à Bressuire que les juifs français qui ne pensaient pas que les persécutions les toucheraient. Mais personne ne devait être épargné comme le prouve la rafle du 31 janvier 1944. Sans égard pour la nationalité, ni l’âge, tous les juifs devaient être enfermés à Drançy. C’est ainsi qu’en pleine nuit, Adélaïde WISNER, la famille SPIRA et les 5 membres de la famille CERF sont arrêtés. Sarah la grand-mère, 86 ans, demeurera internée à l’hôpital de Niort pendant que Gustave, l’autre aïeul, alors âgé de 78 ans restera hospitalisé à Bressuire sur avis du Docteur Métayer. Les trois garçons ROTSZTEJN et Jeannine ZANGIER sont transférés au centre d’accueil de la rue des trois-Coigneaux à Niort. Malgré une lettre de l’inspection de la santé au Préfet des Deux-Sèvres, concernant Jeannine, Sami et Félix, ils sont conduits à Drancy et déportés, par le convoi 68, du 10 février 1944 ainsi que Léon et tous les autres, à AUSCHWITCH.

Avec Sarah LEVY et Gustave CERF, seule Régine fut épargnée. Le 30 janvier 44, la veille de la rafle, un gendarme, M. COMPAIN, est venu avertir Aimé Sochard : « la nuit prochaine, ils (les juifs) vont tous être ramassés ». Pour éviter son arrestation, Régine fut emmenée dans un garage que la famille possédait rue du 11 novembre et fut cachée dans une voiture pendant quelques jours.

Un voisin, M. Guérineau, lui apportait de la nourriture. On la cacha ensuite chez Mme MENNECE qui avait hébergé Hermann GOLDSTEIN, en attendant son transfert vers la Vendée, à Mouchamps ou une parente d’Aimé Sochard, Berthe Guédon tenait un hôtel restaurant. C’est Georges GOYAULT, alors garagiste et qui possédait un laisser-passer pour circuler, qui se chargea du transport de Régine, cachée à l’arrière d’un véhicule sous une couverture. Régine fut sauvée mais l’implacable machine à tuer ne permit qu’à Léon ROTSZTEJN de revenir de la déportation. Seul survivant de ce drame, Léon qui par la suite va franciser son nom en ROCHETIN n’oubliera pas ses coreligionnaires. Il demandera à la mairie qu’une plaque soit apposée en souvenir des juifs bressuirais disparus. Cette stèle, inaugurée en 1989, square de la gare, porte le nom de 17 victimes bressuiraises du génocide juif, auquel il faudrait ajouter Maurice GUERCHOVITCH arrêté en dehors des rafles, le 16 juin 1943 sur dénonciation, et les AMARIGLIO Léon et Jacques.

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